Le Nouvel Empire (XVIIIème dynastie)

La réunification de l'Egypte, sous l'autorité d'un pharaon autochtone, a été l'œuvre des princes thébains. La ferveur nationaliste s'exprime au travers des artisans thébains : ils ont pris pour guide leur propre passé, notamment les monuments des précédents rois thébains qui avaient rétabli l'Etat unifié du Moyen Empire.

Les vestiges des bâtiments provenant des premiers règnes de la XVIIIème dynastie témoignent d'une grande fidélité au passé comme le montrent les reliefs d'Ahmosis et d'Aménophis Ier à Karnak. Ceux d'Aménophis Ier, dans le sanctuaire en albâtre de Karnak, trouvent leur inspiration dans les monuments de Montouhotep II et de Sésostris Ier. A la fin du règne d'Aménophis Ier, l'austérité du style tend à se relâcher : la statue du Caire montre un roi bienveillant : l'aspect austère du Moyen Empire a été remplacé par un aspect plus amène.
On peut voir l'influence du Moyen Empire sur le style thébain, dans la position des mains, à plat sur les cuisses, pour les personnages debout ou assis. Elle est aussi perceptible dans le port de la coiffure hathorique pour les statues de reine. Si les deux premiers souverains de la XVIIIème dynastie ont gouverné leur empire à partir de Thèbes, leurs successeurs sont contraints de changer de résidence et de s'installer à Memphis.
L'influence du Nord se fait rapidement sentir : avec Thoutmosis Ier, les nouveaux livres sacrés d'Héliopolis sont dessinés pour la première fois. Une statuette d'Aménophis II (University collège de Londres) montre la tête du roi protégée par le faucon Horus déployant ses ailes, comme dans la statue de Khephren assis. Aménophis II orna le huitième pylône de Karnak de scènes influencées par les reliefs du temple funéraire de Pépi II
Statue d'Ahmosis - British muséum
La première grande entreprise qui stimula l'activité artistique de Thèbes fut la construction du " temple de millions d'années " d'Hatshepsout à Deir el-Bahari où elle est associée à son père Amon de Thèbes. Le site est dominé par le temple funéraire de Montouhotep II. Ce nouveau temple est disposé sur trois niveaux et comprend un sanctuaire creusé dans la falaise.
Vue générale du site de Deir el Bahari. Au premier plan le temple de millions d'années d'Hatshepsout
Des rampes axiales donnent accès au niveau moyen et supérieur. Des chapelles secondaires sont consacrées à Anubis, Hathor, Rê-Horakhty et à son père Thoutmosis Ier. L'autel, voué au culte de Rê-Horakhty, est situé à ciel ouvert, dans une cour de la terrasse supérieure. La voie d'accès au temple est gardée par des sphinx se faisant face. Les reliefs peints qui ornent les murs immortalisent les hauts faits de la reine : extraction des carrières d'Assouan des deux obélisques et leur transport à Thèbes, l'expédition de Pount, la théogamie et la naissance royale. Le dessin et la sculpture des reliefs sont précis et assurés. La chapelle d'Hathor est le seul endroit qui puisse donner une idée de la qualité des œuvres coloriées. Deux lions-gardiens en calcaire peint sont sculptés avec le visage de la reine remplaçant celui du lion. Cette composition rappelle le sphinx d'Amenemhat III. La statue en calcaire dur provenant de la chapelle funéraire représente la reine Hatshepsout assise, en costume de pharaon : la taille fine, les membres gracieux, les traits délicats du visage et la présence de seins offrent un idéal d'élégance féminine. Dans toute la décoration de son temple, Hatshepsout porte le costume masculin de pharaon.
Plan du temple d'Hatshepsout à Deir el Bahari


Chapelle avec piliers hathoriques

Sphinx à l'effigie de la reine Hatshepsout
Metropolitan Museum of Arts - New-York
Thoutmosis III est présenté comme le roi-héros idéal : traits juvéniles, corps souple et athlétique qui devient plus robuste, notamment à la fin de son règne.
Statue du pharaon Thoutmosis III assis ; les mains à plat sur les cuissesMusée du Caire
La statuaire privée trouve aussi sa source dans son attachement aux modèles du Moyen Empire avec sa préférence pour les formes sommaires : personnages vêtus de long manteau, statue cube. Cette dernière est spécialement prisée car elle fournit plusieurs surfaces planes sur lesquelles prières et dédicaces sont gravées. Les différentes statues de Senenmout constituent un répertoire de la statuaire masculine privée en usage au début de la XVIIIème dynastie : debout, assis, accroupi tenant un enfant entre ses bras en enveloppé dans son manteau, à genoux présentant un objet qui peut être un naos, une corde d'arpenteur ou une divinité format rébus.
Statue de Senenmout serrant la princesse Neferourê dans son manteau
British Museum.
Statue cube de Senenmout et de la princesse Neferourê
Musée du Caire
D'autres statues montrent le maître du tombeau, à genoux, mains levées récitant un cantique au dieu soleil. Dans sa version définitive, il regarde au-dessus d'une stèle sur laquelle sa prière est gravée et derrière laquelle il est agenouillé. Grâce à leur forme ramassée, ces statues conviennent parfaitement à la niche du pyramidion situé au-dessus de la tombe ou dans le naos de la chapelle funéraire. Jusqu'à Akhenaton, cette conception se limitait à la statuaire privée ; elle fut alors adoptée pour les effigies du roi et de la reine : ces statues faisaient fonction de stèles frontières délimitant la cité d'Aton (Tell el-Amarna).
Statue de Pehsoukher à genoux, levant les mains dan un hymne au dieu soleil gravé sur la stèle devant lui
Royal Scottish Museum Edimbourg
Des statuettes représentent le pharaon à genoux présentant un grand pot d'onguent, le roi se prosternant à plat ventre, paume des mains tournées vers le ciel tenant ou un naos ou un emblème. Dans les statues de couple royaux, les statues des grandes épouses royales apparaissent à cette époque de même taille que le roi ; elles sont assises à côté de lui.
Statue colossale de la reine Hatshepsout à genoux, portant la couronne blanche et présentant des vases de libation - Metropolitan museum of Arts
Les dernières années de Thoutmosis III marquent l'apogée de la première phase de l'art de la XVIIIème dynastie. Les bas-reliefs des différents monuments de Karnak en portent témoignage. Le dessin est sculpté avec précision aussi bien dans les pierres dures que tendres.
Thoutmosis III triomphant saisit un groupe d'Asiatiques par les cheveux. Temple d'Amon à Karnak, mur Sud du VIIème pylône.
On retrouve ce même art du dessin dans les peintures décorant les tombes des dignitaires de Thoutmosis III : pharaon recevant des ambassadeurs asiatiques ou égéens. Les motifs des sports royaux (chasse et pêche) sont réactualisés : le chasseur se déplace dans son char. Le repas funéraire est plus élaboré : le thème des pleureuses à la porte de la tombe, la représentation des divinités - en particulier Osiris - auxquelles le maître du tombeau et son épouse font des offrandes constituent une innovation. Les chefs d'œuvre de ce style se retrouvent dans la tombe de Rekhmirê, dernier vizir de Thoutmosis III ou de Nakht. Il s'agit d'une vaste description de l'époque et de la vie du défunt. Les scènes sont dessinées et colorées avec un art consommé et constituent un des chefs d'œuvre de la peinture murale.
Chasse dans les marais - tombe de Nakht
Sous le règne de Thoutmosis III, la culture de la XVIIIème dynastie subit des modifications. Il faut imputer au contact avec les mondes égéens et asiatiques l'utilisation de matériaux tels que le verre, la prolifération des motifs décoratifs comme la spirale d'enroulement et la palmette. Les peintures murales perdent leur formalisme et acquièrent des lignes plus fluides. L'expression la plus évidente de cette nouvelle sensualité est le nu féminin qui atteint son apogée sous Akhenaton. Les vêtements des femmes deviennent plus amples et la longue robe est serrée à la taille par une large ceinture.
Tell el Amarna : torse d'une statue de la reine Nefertiti - Musée du Louvre
Dans la statuaire de cette époque, la sensualité se marque par l'adoucissement des formes et une tendance à rendre facile le traitement des grandes surfaces. La tête d'Aménophis III appartient à une série où les traits joufflus du roi sont stylisés jusqu'au dessin décoratif et se retrouvent sur tous les portraits colossaux du roi
Tête du roi Aménophis III portant la couronne bleueMusée du Louvre
Par opposition à l'art monumental, les pièces plus petites possèdent une tendance plus naturaliste. Parmi celles-ci, la statuette de la dame Touy se distingue par sa sobriété et sa facture classique ; elle est sculptée dans un bois dur. Des exemples plus tardifs révèlent des formes voluptueuses sous des robes soigneusement plissées.Une statuette de bronze incrusté d'argent représente Thoutmosis IV à genoux offrant des vases à eau. C'est le premier exemple d'une manière particulière de travailler le métal qui se reprendra plus tard : la statuette est coulée en creux, et l'âme intérieure est retenue par des supports.
La dame de Touy
Musée du Louvre
Statuette du roi Thoutmosis IV présentant des vases à libation - British museum
Des projets architecturaux lancés par Aménophis III, il ne reste pas grand chose. Son temple funéraire a disparu à l'exception des deux colosses de Memnon qui se dressaient devant le pylône d'entrée. Seul le temple de Louxor qu'il commença, subsiste en partie. L'originalité de cette construction tient à ses deux sanctuaires, l'un sert de reposoir à la barque d'Amon venant de Karnak, l'autre abrite une statue colossale d'Amon dont il ne reste rien. De nombreuses statues d'Aménophis III ont été usurpée par Ramsès II et Meremptah. Les bas-reliefs, tristement endommagés, montrent le style voluptueux du règne ; ceux des tombe privées illustrent parfaitement la maîtrise des artistes.
Au cours de la dernière décennie du règne d'Aménophis III, on assiste à l'émergence d'une nouvelle tendance : le réalisme. Les statues du roi le représentent en homme obèse ; une tête de la reine Tiy avec ses rides et son expression boudeuse illustre la dignité royale. Cette manifestation se retrouve dans la statuaire privée : elle exprime une piété accrue dans l'attitude du modèle en présence de son dieu invisible
Tête de la reine Tiy - Musée égyptien de Berlin

Amenhotep fils de Hapou provenant de la cachette de Karnak
Musée du Caire
Les statues de scribe sont particulièrement nombreuses ; le scribe courbe la tête devant la présence divine. Ce style a été utilisé pour représenter Amenhotep fils de Hapou ; lorsque la divinité est représentée, c'est sous la forme du dieu Thot, dieu de l'écriture et de la sagesse. Ces statues offrent un portrait idéalisé du maître du tombeau : il est dévot, serein, en communion avec son dieu. Certaines statues évoquent néanmoins un retour au passé et traduisent une volonté de recherche, notamment à l'occasion des fêtes du jubilé.
Le scribe Nebmertouf écrit sous l'œil attentif du dieu Thot - Musée du Louvre
Les tendances réalistes apparues pendant les dernières années du règne d'Aménophis III deviennent comme une déviation dans l'œuvre d'Aménophis IV (Akhenaton). Ses idées modifient les croyances religieuses qui gouvernent l'Egypte. L'enseignement des théologiens héliopolitains tend à une primauté du dieu Rê-Horakhty dont on pense qu'il a absorbé les autres divinités égyptiennes. Akhenaton lui donne la prééminence sous l'aspect d'un roi et d'un père céleste dont le pouvoir se manifeste par la lumière émanant du disque solaire Aton.
La famille royale en adoration devant le disque solaire Aton - Musée du Caire
Akhenaton encouragea un nouveau style qui se traduit dans les portraits du roi, de son épouse Néfertiti et de ses filles. Sur deux points, l'art amarnien diffère de l'art traditionnel qui le précède :
dans les sujets traités, il y a interdiction de représenter les dieux, à l'exception d'Aton. Les bustes des ancêtres sont représentés sur des stèles ; celle du musée de Berlin montre Akhenaton assis sur un tabouret, tenant sa fille dans ses bras ; les scènes sont représentées sous le disque d'Aton dont les rayons sont prolongés par des mains ou des signes hiéroglyphiques. Les membres de la famille royale ne sont plus dépeints comme des êtres parfaits évoluant dans une éternité idéale ; ils sont présents et partagent le monde des émotions humaines. Il ne faut, néanmoins, pas oublier qu'il s'agit d'une famille divine et qu'Akhenaton s'arroge une part considérable de la divinité d'Aton.

Akhenaton et la famille royale dans l'intimité - Musée égyptien de Berlin
une nouvelle façon de représenter l'espace. Le relief de Khâemhat montre l'homme idéalisé, les deux pieds sont vus sous un angle intérieur et les mains sont identiques. Sur la stèle de Berlin, pieds gauche et droit sont individualisés comme les mains des enfants. L'artiste a représenté ses personnages comme ils existaient dans la réalité de l'espace et non dans les limites à deux dimensions de l'image. Il s'agit d'une vision totalement nouvelle ; cette représentation est limitée aux deux personnages de la famille royale. Pour les autres personnages, les traditions anciennes ont toujours cours.
Les traits des personnages sont idéalisés - Tombe de Khäemhat

On retrouve cette nouvelle conception spatiale de l'art égyptien dans les reliefs sculptés sur les murs des tombes de Tell el-Amarna. Chaque mur est considéré comme une unité et couvert par une scène complète. Dans une chambre de la tombe royale, l'artiste a utilisé deux murs contigus. Il conçoit l'espace comme un tout et non comme la juxtaposition de plans séparés.
Ce traitement se retrouve dans les sarcophages de l'époque ; celui de Toutankhamon comporte, à chaque coin, une déesse debout dans une attitude telle que chaque moitié de son corps figure sur la longueur et la largeur. La conception de l'espace hérite de la perception amarnienne et persiste au-delà de l'ère atonienne.
Sarcophage du roi Toutankhamon dans son tombeau - Vallée des Rois

Akhenaton introduit des changements dans le choix des thèmes, la manière de représenter la famille royale, mais conserve dans l'ensemble les conventions séculaires selon lesquelles ses sujets devaient être traités ; dès que certaines contraintes ont été levées, les artistes ont cherché une nouvelle manière de représenter l'espace qui les entourait.

Ces concepts n'ont eut que peu d'influence sur la statuaire royale d'Akhenaton. Dans les statues colossales élevées au début du règne à Karnak, le traitement du sujet a du choquer les contemporains en raison de la manière violente dont elles représentent le corps divin du roi. Le réalisme est poussé jusqu'à la difformité. C'est la seule tentative consciente dans l'art de l'Egypte ancienne pour introduire une forme d'expression nouvelle et abandonner les traditions du passé.A ces exagérations du physique royal répondent les déformations auxquelles sont soumises les représentations de la reine Néfertiti. Elle apparaît comme une femme possédant beaucoup de charme. Elle possède l'idéal oriental de volupté : taille fine, fesses et cuisses lourdes, pubis proéminent. (voir statue du buste de la reine Nefertiti - Musée du Louvre)
Fragment de pilier d'un édifice bâti à Karnak représentant Aménophis IV - Akhenaton - Musée du Louvre

Le retour à l'orthodoxie sous Toutankhamon et ses successeurs, Aÿ et Horemheb, ne suscite pas la reprise des conventions classiques du passé. Un nouvel élan est donné au remodelage et à la restauration des images des dieux. Les statues royales, retrouvées à Karnak, représentent Toutankhamon sous un aspect normal, mais avec l'expression grave d'Akhenaton. Il achève la statue d'un lion gardien destiné au temple d'Aménophis III ; cette statue constitue un des chefs d'œuvre de la sculpture animalière : le lion est monumental par ses formes simplifiées et porte l'empreinte d'une puissance latente dans sa dignité léonine.


Lion gardien du roi Toutankhamon pour le temple d'Aménophis III à Soleb
British museum
Tiy épouse de Ay - Tombeau de Ay à Telle el Amarna.Il faut noter le très beau modelé du corps de la reine Tiy qui rappelle le travail de la statue de la reine Néfertiti (Musée du Louvre).

Au cours du règne de Toutankhamon, un grand nombre de statues et de reliefs de grande qualité ont été reproduits pour les tombes privées ; la nécropole de Saqqarah a livré un groupe de reliefs funéraires qui, par la délicatesse de la sculpture, figure parmi les plus beaux d'Egypte. Les reliefs en calcaire de la tombe d'Horemheb sont exceptionnels ; certaines caractéristiques du style amarnien persistent telles que l'utilisation de bas-reliefs et de reliefs en creux dans les mêmes scènes afin d'obtenir plus de profondeur. Dans les scènes de foule, les attitudes différentes de têtes forment autant de portraits. Le règne d'Horemheb constitue l'aboutissement de l'héritage amarnien. A partir de là, un certain formalisme et une dureté des contours remplacent la décontraction des attitudes et la liberté du traitement.

Au cours de la XVIIIème dynastie, la statuaire royale et privée a subit un constant changement de style qui s'est manifesté dès la dernière décennie d'Aménophis III. Les innovations amarniennes persistent pendant les trois règnes suivants.

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